D’une part, tous les existants inertes ou vivants émettent reçoivent stockent et traitent de l’information, information entendue non pas au sens usuel mais dans un sens néguentropique de la théorie de l’information donné par Shannon ou Brillouin dès 1949.

D’autre part qu’un ordinateur est une machine caractérisée par le fait qu’elle émet, reçoit, stocke, et traite de l’information, qu’elle peut aussi être définie par le couple "support/message".
La réflexion de Michel Serres porte donc sur la rupture historique qu’apporte la machine sur le plan du temps, de l’espace puis celle de la cognition et de l’humain.



Il rappelle que les deux premiers avatars identifiés par le passé de la mutation actuelle, qui n’est qu’une mutation de plus, sont le passage du support "corps/voix" au support écrit, puis le second avatar de cette transformation est l’apparition de l’imprimerie.

Avec le premier avatar du couple "support/message", l’apparition et l’adaptation du droit et des institutions, avec le second avatar du couple "support/message", le début de l’externalisation de la mémoire.
Aujourd’hui le troisième avatar du couple "support/message", c’est « Petite Poucette »* qui vit dans l’ère du maintenant ou du « main tenant » pour « tenant en main le monde ».

*Michel Serre appelle ainsi cette génération née avec un téléphone 
mobile dans les mains. (Voir génération Y (en vidéo drôle) ou Digital native

Cette « Petite Poucette » est devenue l’innovation utopiste qui à non pas raccourci les distances, mais les a totalement abolies : Les adresses postales, ensemble de références codées à un espace métrique, mesurable sont remplacées par des symboles topologiques (adresses mail ou numéros des portables).

Serres étaye son argumentation en s'appuyant sur le théorème du petit monde. D'après lui, les dernières études scientifiques à ce sujet montrent que le degré de séparation entre deux êtres sur la planète - via la téléphonie mobile- n'est plus de 7.6 liens mais désormais de 4.37 liens.
Michel Serres met ensuite l’accent sur le fait que le terme address en anglais comporte deux d, pour insister sur son préfixe ad de « directus » en lien avec les implications juridiques et institutionnelles des références métriques.
Ces références disparues posent clairement la question de la nécessité de changer de droit et d’institutions.

Par ailleurs nous sommes passés d’un espace de « concentration » (la faculté qui concentre laboratoires, bibliothèques et profs, les amphis qui concentrent les apprenants, les musées qui concentrent les œuvres d’arts, etc) à un espace de« distribution».
Il semble donc important de garder en tête que désormais toute réunion célèbre une référence du passé.


Enfin, si l’on considère les composants de la cognition que sont le trio mémoire, imagination et processus rationnels, nous sommes comme Saint Denis décapité, avec notre tête devant nous lorsque nous sommes face à notre ordinateur :

Avec sa mémoire colossale, ses millions d’images et ses logiciels, les composants de la cognition sont désormais objectivés et externalisés.

Montaigne disait déjà préférer une tête bien faite à une tête bien pleine. Serres y lit un signe fort que déjà à cette époque, la tête avait changée. Nous avons donc déjà perdu deux fois la mémoire, lors de l’arrivée de l’écriture puis de celle de l’imprimerie.

Concluant alors sur la notion de perte, il nous dit avec force que cette externalisation des fonctions cognitives en est le gain. Pour ma part, j'ai trouvé la conférence passionnante. Je mets juste un bémol sur un optimisme numérique parfois qualifié de béat. Il y a 5 milliards d'abonnés au mobile suivant le figaro. Si on met ce chiffre en rapport au fait qu'il y à 6.8 milliards d'humains sur notre terre dont un quart sous le seuil de pauvreté, se pose donc encore très largement la question de la fracture numérique. Par ailleurs, pour les "ayants accès", le rapport détention/usage pour la culture par les abonnés aux mobiles n'est pas toujours avéré....